06 juin

Rencontre avec Daniel Hélin

« MALLACOOTA » : LA FIN D’UNE IMPASSE

Fin 2010, Daniel Hélin revenait après 6 ans d’absence avec un nouveau disque réalisé avec Padma Newsome (compositeur et arrangeur pour les Clogs et The National). Le poète-chanteur ne nous avait pas habitué à un rythme métronomique de sorties de disques, mais cette longue trêve nous a tout de même posé question. Et il se trouve que Daniel Hélin s’en est posées de nombreuses durant cette période : « Je me suis posé des questions, pas sur la musique en soi, plutôt sur le métier. Toutes des questions sur la matière-même de ce que je disais. Si  je vais jusqu’au bout de  mon émotion, je ne fais pas de la musique, je gueule ! Or, je construis énormément mes textes. Je peux te donner une anecdote classique sur le véritable pouvoir des mots: tu te retrouves devant une foule énorme à un endroit. Il y a une manifestation le lendemain pour une cause perdue, tu vois 2000 personnes qui crient quand tu les invites et le jour de la manif, il n’y a personne. Tu te dis « quel est mon pouvoir ? » »

Si son rôle de chanteur a été au centre de son questionnement, son rapport avec l’industrie du disque l’a été aussi. Ce qui l’a poussé à réalisé un disque en auto-production, distribué de manière limitée. « J’ai eu des questionnements avec les gens du milieu : les maisons de disques et tout ça. Je trouvais que c’était un drôle de fonctionnement. Vendre ta poésie, c’est une drôle d’affaire… Ma mise au point était sur quelque chose de platement professionnel. J’écris des chansons pour qu’elles soient écoutées pendant 10-15-20 ans. L’histoire du placement pendant 6 semaines dans les magasins, c’est absurde. Je me suis dit que je devais peut-être revenir à l’origine des choses et écrire. Et je me suis mis à écrire, écrire. » Daniel Hélin est donc parti en cavalier seul, affranchi de tout entourage professionnel : « Je me demande si je ne suis pas un peu prétentieux dans un autre sens. Parce qu’être tout seul, c’est dur aussi. Je fais plein de choses autres que de la musique que je ne fais pas très bien : répondre à des coups de téléphone, répondre à des mails… Et en même temps ça peut être excitant d’aller jusqu’au bout d’une logique : si je dois faire ça, je le fais à ma façon ».

Cette impasse a été longue, mais semble inévitable après plusieurs disques, selon lui : « En Belgique, après trois disques, tous les artistes se posent de grosses questions. Marc Huygens, Sharko, après trois disques, ils ont aussi eu un gros questionnement… « Mais qu’est-ce que je fous ? ». Soit tu changes de nom de projet, soit tu pars en solo, soit tu fais un enfant… ». Dans son cas, c’est l’australien Padma Newsome qui l’a poussé à produire un nouveau disque : « Padma s’intéressait à mon travail alors que je me posais des questions. Indirectement, il m’a sauvé, il m’a remis le pied à l’étrier, sans que cela ne sois jamais dit. On était juste dans la matière de la musique. C’était un musicien qui s’intéressait à ma musique, ce qui est assez comique : il ne comprend pas un mot de français. […] Les soirées avec Padma étaient très excitantes, car il vient d’un autre monde, au niveau de la musique, de sa pratique… On a enregistré avec un laptop et deux micros… On a remixé dans un studio en Belgique avec Rudy Coclet. Cette dimension très proche est géniale : j’ai retrouvé les sensations –comme un vieux sportif– de mon premier disque avec Jean-Yves Evrard à Borlon quand on enregistrait sur un enregistreur à disque dur. »

 

Padma Newsome

Le chanteur fonce désormais, et assume pleinement ses contradictions : « Il y a plein de contradictions dans ce métier. Tu es le loisir des gens. Finalement, j’y vais, j’assume ça, et tant pis pour l’idée de la justesse : les extrême-gauchistoïdes me critiquent pour des choses, et d’autres gens me critiquent pour d’autres. Et je me dis que je vais passer à travers tout ça. J’ai quelque chose à défendre et je le fais avec ce que j’ai comme outils. Je fais ça avec intégrité, tout en sachant qu’il y a des incohérences évidentes. Par exemple, Manu Chao avait gagné 12 millions d’euros de fortune personnelle en un an. Comment ce type-là peut chanter en short ? On peut aller dans les blagues : Yannick Noah qui est multi-millionnaire et se prend pour Bob Marley ! Je ne suis pas là-dedans. Si on commence le pointage du doigt, moi aussi j’ai des incohérences matérielles, ne fût-ce que lorsque qu’on te fait jouer dans un endroit et que le billet d’avion est plus cher que le cachet que tu reçois. L’argent que génère ton spectacle va davantage à une compagnie aérienne qu’à toi. Ce sont ces questionnements qui m’ont fait dire que c’était débile. Je suis revenu à l’essentiel : les textes. J’ai fait un bouquin qui n’était pas très bien… Alors j’ai refait des chansons ! ».

HÉLIN, ARTISTE ENGAGÉ ?

Si l’apport des arrangements de Padma donne une couleur très différente aux autres disques de Daniel Hélin, les textes, quant à eux, évoluent toujours dans un registre à la fois poétique et politique. Néanmoins, la notion d’engagement demeure très nuancée chez le chanteur ottintois : « Je m’interdis l’actualité. Je ne fais jamais de chansons sur ce qui se passe, je ne fais que des fables. Je n’apporte pas de solutions, alors qu’il y en a. Mon engagement est juste de poser des questions. Si j’étais un engagé au premier degré, je donnerais toutes les solutions, et je serais dogmatique. J’ai participé à des tas de manifs mais en tant que personne, pas en tant que chanteur. C’est un acte de présence. On est dans un grand silence assourdissant du non-positionnement global, ce qui fait que très vite, le moindre positionnement est compris comme un engagement. Mon engagement est juste lié à la manière dont je perçois le réel et je le renvoie. Et évidemment il y a une colère, une cassure, je suis animé par un désir d’utopie. Depuis toujours je veux un autre monde, depuis que je suis tout petit. Ça peut partir dans l’imaginaire, ou dans l’argumentaire poétique. Dans un livre qui est sorti avec mes chansons, il y a un texte qui s’appelle « Qu’est-ce que le capitalisme ? ». Je le lirai peut-être à la Médiathèque. Cela ressemble à quelque chose de dogmatique, mais en fait c’est poétique, je parle de la révolution mondiale comme étant une obligation, comme une réalité. C’est un positionnement qui va dans un sens anti-conservateur. Je remets en question ce qui est acquis. J’ai envie de faire une chanson sur la question de l’argent. Qu’est-ce que ça représente ? Joseph Beuys, un artiste contemporain, avait écrit « Qu’est-ce que l’argent ? ». Il avait fait venir de grands banquiers et dans le débat, ils se sont rendu compte que personne ne savait ce qu’était l’argent. C’est une invention comme une autre. Je pose cette question-là. Je ne pose pas de questions que personne ne s’est jamais posées mais je les pose d’une certaine manière. » Cependant, l’on sait le personnage militant et il n’est pas rare de le croiser à diverses manifestations : « Il y a des actions qui suivent : je suis dans des manifs, ce n’est pas que de la pure poésie imaginaire. Je crois que l’imaginaire rejoint le réel et le réel rejoint l’imaginaire. Ce que tu décides de faire en fonction d’une envie utopique, ça crée du résultat. Même les religions ont commencé comme ça. Dans mon athéisme, je considère la religion comme une rencontre poétique entre l’Homme et une grande idée. Le marxisme, tout ça, c’est la même chose. Je prends le monde et je pose des questions sur son fonctionnement : si ça a un impact, tant mieux, si ça n’a pas d’impact, tant pis. C’est pour ça que je suis mobilisable. Je fais des propositions avec une notion de doute et de sensibilité. Je travaille sur la matière : je fais du « matérialisme dialectique poétique ». Qu’est-ce que l’argent, la guerre, l’amour ? Je suis un questionneur. Mais les chansons ont l’air d’être des affirmations car il y a un argumentaire. Si au milieu d’un répertoire je fais une chanson sur la guerre puis sur la vache,  j’estime être cohérent car cela fait partie d’un joyeux bordel auquel il n’y a pas de réponse. De ce sentiment d’angoisse, j’ai envie de faire des pirouettes humoristiques. Je n’ai pas envie d’être dans le défaitisme global ambiant, mais je ne suis pas naïf, même si le rêve a une part énorme dans mon désir de vie. » Et le chanteur d’illustrer son côté utopiste à l’aide de l’exemple des négritos : « Il y a une tribu en Asie du Sud : les négritos. Chaque fois que quelqu’un fait un délit, toute la communauté se rassemble autour de lui pendant une journée entière, et pendant une journée on lui dit ce qu’il a fait de bien pour les autres. C’est de cette manière qu’ils font le procès. C’est poétique, c’est magnifique ! Cette histoire de négritos, je ne l’ai pas inventée, mais on pourrait l’inventer. Je pourrais en faire une chanson, mais c’est un fait. Voilà comment utiliser le réel tel qu’il est pour en faire quelque chose qui ressemble à une fable et qui finalement se réinjecte dans le réel. Il y a finalement des actions qui viennent d’un imaginaire, en fonction d’une réalité. »

OTTIGNIES, TERRE D’ENNUI ?

Daniel Hélin est originaire d’Ottignies et reste intimement lié à cette région. Il entretient un rapport ambigu avec elle, comme le témoigne sa chanson Ottignies. Durant les années 90, plusieurs groupes marquants sur la scène belge (à l’instar des Brochettes ou d’Arolde) provenaient également du brabant wallon, l’on est donc en droit de se demander s’il y avait l’existence d’un « scène ottintoise ». « On est dans un territoire minuscule, donc on a tous une sorte de consanguinité obligée. Que tu respectes des gens ou que tu les détestes, tu te retrouves toujours confronté à eux. Il y a peut-être une identité, mais c’est subliminal. A des moments différents, on parle de la même chose : de se faire chier dans ce bled (NDR : Les Brochettes ont également écrit sur leur ville dans Les filles d’Ottignies en 1993). Mais ça a une autre forme. L’influence a plutôt été sur les lieux. Le foyer, c’était chez Zelle. Il y avait l’Omnibus à Ottignies. Là on s’est rencontré réellement, c’est les maisons de jeunes, et la ferme du Biéreau, la grange du Biéreau. […] On a obligatoirement une détestation de l’endroit d’où on vient, ne fût-ce que sa famille… On a un rapport de détestation avec l’origine, mais à un moment, ça évolue, ça se transforme. Tu peux aimer quelque chose dont tu n’as pas envie. C’est comme un vieux pote : quelqu’un dont tu acceptes l’ingratitude. Il n’y a pas de détestation, juste un constat d’ennui, mais avec plein d’amour vrai. »

Le chanteur-poète souligne cependant la politique répressive en rigueur actuellement dans la région : « Là où je suis fâché sur Ottignies actuellement, c’est avec leur politique négative et anti-créative : dès qu’il y a des squats, il y a des flics qui débarquent et qui frappent sur les gens. Un truc pirate, ils envoient tout de suite les flics ! Si je devais vraiment y aller avec la politique d’Ottignies, je dirais qu’elle est fascistoïde. J’ai joué dans la nouvelle ferme du Biéreau, mais à côté ils sont en train de laisser pourrir la grange… C’est une sorte de contradiction. Pour moi, Louvain-la-Neuve joue culturellement la carte du façadisme. On efface tout, sauf ce qu’on a envie de montrer. Mais il y a des pauvres et des punks à chiens comme partout, et ils existent ! »

La source de créativité de Daniel Hélin semble loin d’être tarie et il est agréable de voir que ce dernier prenne toujours autant de plaisir à partager avec son public : « Il y a une résonance : même quand tu joues dans des pays qui ne comprennent pas ta langue. On ne s’en rend pas compte car on écoute de la musique anglo-saxonne depuis des années et on est quand même touchés. Et inversement, dans des endroits qui ne sont pas francophones, il se passe quelque chose. Au-delà de la question du travail, du sens, de l’argumentaire, de chaque métaphore. En Haïti, j’ai joué sur le champ de Mars. Ils parlent créole. Sur « la vache », j’ai crié « Moi j’aime ma vache ! ». Il y avait principalement des gens très jeunes, ils étaient 3000. Les gamins commencent à chanter « Moi j’aime ma vache ». Il se passe un truc super fort sur une phrase qui n’a pas de sens. Je fais ça pour ça. Alors que j’écris des chansons contre la guerre humanitaire… Tu fais ce métier pour faire un cadeau, un cadeau sans prétention. » Et nous étions là ce samedi pour le recueillir !

Antoine Meersseman


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