12 sept

Neuf grands disques d’obsédés textuels

Avant de nous lancer (dès octobre 2011) dans un cycle d’articles où seront passées à la loupe toute une série de chansons d’« obsédés textuels », nous avons cru bon de nous pencher sur quelques albums marquants en la matière. Neuf auteurs se dégagent du lot par l’importance qu’ils accordent à la forme et au style. Pour certains d’entre eux (Serge Gainsbourg, Richard Gotainer, Élise Caron, Gérald Genty, Sttellla et Gérard Morel), il est judicieux de mettre en avant la richesse d’un album. Pour les autres (Boby Lapointe, David McNeil, Denis Wetterwald), ce sont des compilations qui rendent mieux compte de leur ingéniosité. Petite présentation de ces grands disques.

1. Boby Lapointe, Intégrale de ses enregistrements, 1960-1972 – NL1558

Boby Lapointe est reconnu comme le premier grand maître de la chanson-sketche faisant la part belle aux calembours, allitérations, énumérations, contrepèteries, fôtes d’orthaugraphe volontaires, etc…. Depuis, qui peut se venter d’avoir poussé le vice aussi loin !? Le chanteur sous-titré, comme on l’appelait à l’époque, jonglait avec un tas de figures stylistiques aux noms barbares pour en faire une popote personnelle des plus délirantes, ce qui a rendu ses chansons reconnaissables entre toutes. Chaque chanson possède son lot de trouvailles formelles et humoristiques. Les thèmes n’ont que peu d’importance. Ce qui compte, c’est de fourcher la langue un maximum. Le résultat est souvent un peu tiré par les cheveux. Normal, Boby s’efforçait de les couper en quatre ! Citons quelques-unes de ses plus belles réussites : « Ta Katie t’a quitté », « Méli-mélodie », « Framboise », « Le poisson fa », « La maman des poissons », « Léna », « La peinture à l’huile », « Le tube de toilette », ….

2. Serge Gainsbourg, L’homme à la tête de chou, 1976 – NG0334

Gainsbourg est sans doute le plus grand obsédé textuel de la chanson. En témoignent des perles comme « Elaeudanla Téïtéia » ou « Exercice en forme de Z » (chanté par Jane Birkin). Quelques années après le désormais culte Histoire de Melody Nelson, il accouche d’un deuxième album-concept en 1976, L’homme à tête de chou. Au niveau des paroles, il n’était jamais allé (et n’ira jamais plus) aussi loin. Rimes peu évidentes (en -ec, en -ac, …), maîtrise parfaite de la technique du rejet, vocabulaire ultra-moderne, allitérations…. On retrouve ici toutes les audaces stylistiques du génial auteur qui a abandonné en grande partie le chant (préfigurant ainsi le slam en français) pour mieux nous transmettre ses trouvailles. Le sommet de l’album est sans conteste « Variations sur Marilou », un véritable ovni stylistique. Gainsbourg expliquera lui-même sa démarche : « En musique, on fait des chorus de sax, de guitare, de batterie, mais c’est la première fois que l’on imaginait un chorus sur le plan de la prosodie. Dans « Variations sur Marilou », j’ai pris un thème au niveau des lyrics et j’en ai fait des chorus, étirés sur près de huit minutes. »[1]

3. David McNeil, Les années RCA Intégrale, 1978-1982 – NM2009

Sans rechercher systématiquement le délire stylistique, David McNeil se reconnaît volontiers dans ces Saints du calembour : Saint Trenet, Saint Queneau, malsain Gainsbourg (« Lady Wurlitzer »). Ce fin observateur à l’œil cinématographique et à l’humour subtil a réussi le plus difficile : créer des chansons sensibles et sophistiquées à la fois dont les textes virtuoses ne touchent pas que les neurones. Après plusieurs enregistrements pour le label Saravah, McNeil sortira trois disques chez RCA, de 1978 à 1982. Une période de grande créativité qui accouchera de perles comme « Magicien », « La grande dame de la chanson française », « Vieil homme au cœur tatoué », « Si loin de Sarah, de Marianne… », « La fille au pull-over », « Couleurs », …. Au passage, il rend un bien bel hommage à Boby Lapointe, avec « Lapointe à pitre », un vrai festival d’allitérations dont voici un échantillon : Odile est l’amie d’Adèle/Mais dilemme, l’ami d’Adèle dit l’aimer. Après, McNeil, devenu surtout écrivain, attendra neuf ans pour sortir du bois. Seul dans ton coin (1991) reste son dernier opus à ce jour : une collection de chansons méticuleusement ciselées. Tout autant indispensable !

4. Denis Wetterwald, Denis Wetterwald et ses orchestres (compilation), 1973-1983 – NW2785

Avant de se lancer corps et âme dans le théâtre, Denis Wetterwald a fait de la chanson douce et dingue à l’humour jubilatoire. Cette compilation réunit le meilleur des quatre albums sortis entre 1973 et 1983. En tête, on retrouve son chef d’œuvre, « Toute sa vie durant, Dupont » où l’auteur s’amuse à faire des allographes à partir de noms de famille très communs comme Dupont, Durand, Dubois, Dupuis : Toute sa vie durant Dupont/…/Voulait sortir du rang, Dupont/…/Faut que j’touche du bois, dit Dupont/Dubois s’disait, un bon croche-pied/C’est sûr, ça l’frait tomber du pont. Alternant rimes en -ose et rimes en -ise, « Chanson d’amour en fadaise mineur » a de belles trouvailles comme par exemple : Quand je sens qu’il ose/Il me paralyse/Et je m’ankylose/Quand il parle à Lise. Citons encore ces autres fameuses histoires ‘rocalembouresques’ que sont « La petite allumeuse », « Népa, népa, népalé », « Vélodrame », « Au Tibet il était sherpa », « L’avis que j’avais sur la vie », « Chanson du sale mineur ».

5. Sttellla, Manneken Pis not war/Faisez la mouche pas la guêpe, 1992 – NS8227

Quand est sorti en 1992 cet album au titre à rallonge, le duo belge Sttellla avait déjà frappé fort avec des titres mémorables comme « Les éléphants » ou « Le slow du lac ». L’écriture de Jean-Luc Fonck atteint ici des sommets de loufoquerie. Un niveau plus jamais atteint par la suite. Les titres sont déjà tout un programme : « Parmesan autour de toi », « Nagasaki ne profite jamais », « L’eczéma tranquille ». Parmi les nombreux titres bien torchés, retenons en deux. Il y a tout d’abord « Annie (Ça n’arrive qu’au zoo) » qui raconte l’histoire d’une petite fille qui se sent poursuivie par une faune étrange : « Annie maudit tous les animaux qui l’ennuient ». C’est que l’auteur, afin de traumatiser son personnage, emploie un grand nombre d’expressions avec des noms d’animaux pour décrire son physique et ses actions. Enfin, il y a « Hélène aimait Alain », une belle histoire d’amour beauf où Mister Fonck alterne rimes en -ein et rimes en -eine en les faisant correspondre de manière la plus riche possible : Il vivait à Saint-Quentin/Elle avait la cinquantaine/… /Quand il mangeait du lapin/Ça lui faisait de la peine.

6. Richard Gotainer, Elle est pas belle la vie !?!, 1994 – NG6316

Richard Gotainer s’est fait connaître avec des tubes jouissifs comme « Le youki », « Primitif » ou encore « Le mambo du décalco ». Ce qui est remarquable dans l’écriture gotainerienne, c’est qu’elle est ultra-vivante. Rares sont les auteurs qui s’expriment autant par points d’exclamation et d’interrogation ! Un exemple vivifiant : Non mais eh, oh oh, non mais oh/On n’est pas bien là, eh ?!?/On n’est pas beaux là, non mais dis ?/Elle est pas belle la vie ?!?. De plus, l’animal est un interprète hors-pair. Possédant un réel capital comique, il vit (et nous fait vivre) ses chansons à du 300%. Mine de rien, ce sacré déconneur sait jongler avec les mots. En 1994, toujours flanqué de son fidèle compositeur et guitariste Claude Engel, il sort Elle est pas belle la vie !?!. L’album passe presque inaperçu et pourtant, il fait partie de ses meilleurs. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur :  l’érotisme, la bouffe, les nerfs de la vie, l’optimisme… « La pépie qui t’a » joue sur les allitérations, tout comme « Les aoûtats » qui, en ‘langage faussement indien’, à coup d’onomatopées, de mots-bruits et d’interjections, décrit de manière caricaturale les démangeaisons des piqûres d’aoûtats. « L’automodébile » traite des prises de bec infernales entre automobilistes. Le texte du refrain reflète bien la bêtise humaine : Lolo lototo lolotomomo/Lolo toto momo dédé/Momo dédé bibi/Lolo toto momo dédé/Momo débilele/Elle nous rendra tous momos, l’automodébile. Citons encore deux autres trésors : « Les accidents de train-train »,  et « Nadine à oilpé » où notre obsédé use du verlan pour une réflexion stupide mais logique : A oilpé Nadine, si t’es toujours à oilpé, eh/Comment je fais, moi, Nadine à oilpé/Pour te déshabiller.

7. Gérard Morel, Mon festin, 2004 – NM7132

Homme de théâtre, poète, chanteur et bien entendu « obsédé textuel », Gérard Morel est un gourmand, un touche-à-tout. Dans son écriture, il se revendique haut et fort du travail des hurluberlus de l’Oulipo. Mon festin est à ce jour son album le plus riche en inventions stylistiques. « Le bon gars pas dégueu » est un délicieux jeu sur les vers courts et les ‘rimes qui font la fête aux voyelles’. Le texte fleuve de « La vache de greluche » est entièrement construit avec de rimes se terminant par le son -ch. On retrouve des jeux de ce style tout au long de cet album chahuteur. Mention particulière à cette très belle chanson sur la grasse matinée, « Il pleut des cordes » où Morel arrive à placer quasiment toutes les cordes de la langue française : des cordes de guitare, des cordes à sauter, des cordes à linges, des cordes raides, des cordes de pendu, ….

8. Gérald Genty, Le plus grand chanteur de tout l’étang, 2006 – NG1968

Quand il était petit, Gérald Genty a dû manger du Boby Lapointe à tous les repas. Il en est devenu le spécialiste vivant des chansons-sketches et des chansons forcées. Pour une bonne partie de son répertoire, son principe est le suivant : trouver d’abord un jeu de mots (parfois fort tiré par les cheveux comme dans « Les instruments »: Et d’après les nonnes/Ma cart’ n’est plus bonne) et puis seulement, élaborer une histoire au service de cette feinte. Évidemment, la construction est souvent très lourde et tordue si bien que ça en devient encore plus drôle. Le plus grand chanteur de tout l’étang contient un fameux délire autour de son prénom ‘Gérald’ qu’on écorche toujours en ‘Gérard’, une chanson nonsensique entièrement faite d’allitérations (« Du yoyo dans l’Ohio »)  et une kyrielle d’autres chansons truffées de calembours délicieusement idiots.

9. Élise Caron, Eurydice Bis, 2006 – NC0722

Et pour terminer, enfin une femme ! Élise Caron est surtout connue en France comme interprète de chanson-jazz et comédienne. En tant qu’auteur-compositrice, elle a sorti trois disques (dont un pour le jeune public) qui n’ont pas toujours eu facile à se faire entendre. Et pourtant, c’est là que réside son plus grand talent. Dans ses chansons tantôt graves, tantôt humoristiques, la demoiselle joue subtilement avec la langue. Calembours, jeux de sons/jeux de sens, ont besoin de plusieurs écoutes pour se laisser savourer. A l’instar de Gainsbourg, Nougaro ou Bashung, on est dans la parfaite osmose entre son musical et son textuel. Du son qui fait sens : Ici tout est organisé rien n’est prévu/Qu’on joue à la dînette qu’on joue à la disette/Du moment que l’argent est content. L’album « Eurydice Bis » est rempli de trouvailles de ce style.

Guillaume Duthoit


[1] Gilles Verlant, Gainsbourg, Albin Michel, 2000, p. 482.

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