22 mar

Jean-Claude Vannier : auteur-compositeur-interprète

Difficile de résister aux charmes du musicien-chanteur français Jean-Claude Vannier, homme doux, d’une grande classe et d’une belle humilité[1]. Ce touche-à-tout autodidacte bourré de talents est reconnu aujourd’hui comme un des arrangeurs français les plus créatifs à l’instar d’Alain Goraguer, Michel Colombier ou André Popp[2]. Il s’est mis au service des plus grands, de Brigitte Fontaine (« Il pleut », « Mendelssohn », …) à Serge Gainsbourg (Histoire de Melody Nelson, « La décadanse »), en passant par Claude Nougaro (« Un grain de folie », « Plume d’ange », « Dansez sur moi », …), Gilbert Bécaud (« Monsieur Winter Go Home »,  « La cavale », …), Barbara (l’album Madame) ou encore Michel Polnareff (« Tous les bateaux, tous les oiseaux », « Le bal des Lazze », …). Il a composé et écrit des chansons pour des interprètes aussi fabuleux que Michel Jonasz, Françoise Hardy, Maurane, Jane Birkin, Enzo Enzo ou Julien Clerc. Bref, aujourd’hui, l’auteur, compositeur, arrangeur et orchestrateur est unanimement reconnu dans le milieu. Mais, lucide sur son parcours, cet homme de l’ombre sait pertinemment qu’il n’est pas une célébrité. Ce qui l’arrange bien quelque part. Car il n’apprécierait guère d’avoir le mode de vie des stars qu’il a si souvent côtoyées. Et puis, surtout, l’artiste veut être « aimé » pour ce qu’il défend et non au travers d’une image fabriquée pour plaire. Dès 1975, il se lance en tant qu’interprète de ses chansons – les « pestiférées », comme il dit –,  histoire de partager au plus grand nombre des titres menacés de tomber dans l’oubli, car refusés ou lui collant trop à la voix. À ce jour, en tant que chanteur, il a réalisé huit albums studio et un live. Des disques inégaux certes, mais délivrant ici et là de jolies perles.

En 1975 donc, sortait l’album Jean-Claude Vannier dont les arrangements ont été judicieusement confiés au confrère Michel Bernholc, afin d’éviter le manque de recul qu’on peut avoir lors de la réalisation d’une première galette. Une bonne moitié des titres ici valent le détour comme la ritournelle entêtante « Mimi mimi mimi » et l’envoûtante ballade « Strato Nimbus » qui ouvrent le programme. Retenons aussi ces trois titres plus denses que sont « L’Alcool », « Divas divines » et surtout  « Super nana » que Michel Jonasz a rendu célèbre.

Juste un an après, Vannier nous envoie Des coups de poing dans la gueule, un album où il prend en grande partie les rennes des arrangements. Plus équilibrée et consistante, cette collection de dix chansons possède un intérêt de bout en bout. On y retrouve le spleen d’une enfance où il ne se passe rien (« Habitants de Bécon-les-Bruyères »), le manque de l’être cher un jour pluvieux («La chanson de la pluie »), l’éternel besoin d’aller voir ailleurs (« La fille d’en face »), une rencontre nocturne décalée des plus émouvantes (« Mon beau travelo ») et surtout un terrible cri du ventre (« Des coups de poing dans la gueule »). Enfin, la perle de cet album inspiré est sans doute « Browning », une histoire de braqueur de banques qui semble avoir été écrite pour Bernard Lavilliers.

Quatre ans plus tard, en 1980, sort Pauvre muezzin, un disque moins bien senti dans l’ensemble aux compositions parfois un peu lourdingues. On appréciera néanmoins le jeu textuel de « Cette race bizarre », l’audace des arrangements de « Les Petits bouts de verre cassé » où l’on est soudain surpris par un drôle de piano solitaire déglingué (ou peut-être est-ce un cymbalum ?) et les envolées de violons de « Petite musique d’ennui ».

1981 voit Jean-Claude Vannier s’emberlificoter quelque peu dans les froideurs synthétiques qui ont rendu la musique des années 80 souvent indigeste. Comme beaucoup à l’époque, il confère des accents jazz-rock à ses chansons. Et pour couronner le tout, il se la joue crooner et chante de façon maniérée. Pas de grands textes à l’horizon. Et, musicalement, un seul titre arrive à sortir son épingle du jeu : « Prince géranium » avec ses riffs de guitare et ses ambiances de conversations téléphoniques.

À l’automne 1985, Vannier rassemble autour de lui et de son piano, un petit orchestre à cordes « Mozartien » pour une grande aventure live au théâtre Dejazet qui dure un mois. Le disque Public chéri je t’aime retrace ces instants magiques. On redécouvre différemment des classiques comme « Divas divines », « Mon beau travelo » ou « La chanson de la pluie ». Mais aussi des titres rares comme le touchant « Juste une petite fille » (repris par Maurane en 1996), le ‘déstabilarabisant’ « Heureux malheureux », et surtout ce bijou décalé qu’est « Le petit singe qui » écrit à l’origine pour la musique du film L’amour propre… ne le reste pas très longtemps de Martin Veyron sortie la même année.

Il faut attendre 1990, et l’album Pleurez pas les filles, pour entendre dix nouveaux titres du maestro. Derrière une production pataude et un chant manquant quelque peu de conviction se cachent de toutes bonnes chansons d’amour comme « Pleurez pas »,« Chansons d’amour »,  et surtout « Une histoire vécue » qui ose la rime ultra-riche avec ces deux phrases homophoniques : les corps se déchaînent et l’écorce des chênes.

Quinze ans de silence s’écoulent avant que Vannier ne revienne, en 2005, avec ce qu’on pourrait appeler des fonds de tiroir « de toute grande classe ». L’album Fait maison contient neuf titres parmi les plus riches du répertoire de l’artiste. « Ballade de l’ennui des villes » et ses flûtes dissonantes annoncent d’entrée de jeu le ton mélancolique de l’album. Puis, Vannier dresse son portrait d’artiste paumé et hors du temps (« La Déglingue »). Il enchaîne avec « Une femme à la mer », vertige d’amour sans amarres. Puis, s’en vient le temps de regretter les déclarations à l’ancienne avec le superbe texte de « Des mots démodés ». Le chanteur exprime ensuite la nausée que lui procurent certains souvenirs  (« Le cœur qui penche »), reprend « En Alabama » (paroles : Sébastien Poitrenaud) – cette perle qu’il avait écrite pour la chanteuse Léonie en 1971 – , et nous fait la visite du zoo illogique de sa tête de doux-rêveur (« Psy-choses »). Enfin, il interprète « Le Film du dimanche » un texte de Michel Houellebecq où il exprime un grand besoin de déconnexion avant de terminer sur « Je suis parti avant la fin », l’histoire d’un type qui commence tout mais n’achève jamais rien. Un sans fautes.

Sorti en 2011 (enregistré en 2007), le dernier-né Roses Rouge Sang mérite une attention toute particulière. Sur cet album, Jean-Claude Vannier renoue au niveau des arrangements avec ce qu’il avait fait pour Histoire de Melody Nelson. Il s’est d’ailleurs entouré de musiciens qui ont travaillé avec lui à l’époque. Si on sent bien ici les maîtres d’écriture de l’auteur (Gainsbourg en tête, Fontaine, McNeil, Nougaro), il faut dépasser le niveau un peu simpliste des comparaisons pour se rendre compte des véritables qualités de ce disque d’envergure. Tout y est ciselé, pensé, pesé. Et Vannier, qui n’a jamais été un grand interprète, n’a jamais sonné aussi juste… Les titres les plus référentiels que sont « Les yeux valise », « Au désespoir des singes » et  « Roses rouge sang » s’imposent à l’auditeur grâce à leurs parfums de romantisme assumé. On se délecte aussi des allitérations claudicantes  du blues « Les coquelicots ». Et puis, il y a l’implacable « Les pépins de la raison », chanson merveilleusement désespérée qui nous fait tanguer dans ses filets au son d’un marimba préparé et des glissendi de violons. Avec ces neuf chansons mélancoliques mais jamais plombantes, Vannier accouche là de son meilleur disque, résumant à merveille toutes ses musiques.

Tel un bon cru, Vannier est de ceux qui vieillissent bien. Les chansons de ses derniers albums touchent même parfois au sublime. Au fil du temps, il s’est forgé une sacrée plume. On sent qu’il a appris beaucoup aux côtés d’auteurs comme Gainsbourg, Nougaro ou Brigitte Fontaine, autant que ce qu’il leur a apporté avec ses arrangements décomplexés et soumis à aucune chapelle. Vivement la prochaine livraison.

Guillaume Duthoit


[1] Écoutez notre interview audio de Jean-Claude Vannier (mars 2012) : http://www.fondairfrench.be/?p=1998

[2] Ce portrait s’intéresse principalement à l’auteur-compositeur-interprète. Nous avons réalisé un portrait de l’arrangeur à cette adresse : http://www.fondairfrench.be/?p=398.

 

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