02 avr

Le chanteur Blair et sa marotte

L\’homme aux trois sexes

Ah ! j’ai bien senti que je prenais un risque en écoutant ce disque déroutant ! Un risque dont je suis content puisque j’y reviens souvent…

Si Blair se définit comme un bouffon, il l’est surtout en apparence. Sous son chapeau de fou, le chanteur est aussi un homme d’une grande sensibilité, un artisan inspiré qui s’amuse à convier à sa table des démons (les siens ?). Rien d’étonnant dès lors à ce que ses chansons parfois détonnent. Et, c’est vrai que, si on l’écoute superficiellement, ce disque est fatigant. Il faut s’investir dans cet univers dérangé, s’asseoir sur le divan avec le chanteur et se laisser partir dans son trip. Nous livre-t-il ici ce qu’il est ou s’invente-t-il une comédie d’angoissés ? Peu importe, c’est ce mal-être qui l’inspire. Qu’il soit limace, inadapté, raciste, malade, anormal, déchet, prophète ou encore sale mioche, le bouffon brandit sa marotte, une histoire qu’il nous ressasse : il se met dans la peau d’un être faible persécuté par les forts et qui prépare sa fuite ou sa vengeance. Parfois, les rôles s’inversent, et c’est lui qui joue le bourreau. D’accord. Mais, là où Blair est vraiment original, c’est qu’il nous raconte ces personnages traumatisés avec un recul déconcertant. Si son humour cruel y est pour beaucoup, ce détachement est accentué par la forme classique de ses textes ciselés et la richesse mélodique de ses compositions.

Blair, sous des airs bordéliques, ne laisse rien au hasard. Et, si les arrangements – concoctés avec les brillants multi-instrumentistes du Peuple de gauche – donnent souvent un sentiment de décadence, ils possèdent une réelle grâce, tant dans les idées déployées que dans le choix des instruments.

Dans notre monde toujours plus étriqué, peu nombreux sont ceux qui osent s’aventurer dans des contrées si insolites. Et pourtant, la chanson baroque et barrée de Blair est plus généreuse qu’il y paraît au premier abord. Elle s’inscrit, en effet, dans une tradition musicale et textuelle qui va des trouvères à Thomas Fersen, en passant par Georges Brassens et Malicorne. Quoi qu’on en pense, personne ne pourra nier le talent et la fougue de cet extra-terrien.

 

Guillaume Duthoit

Blair et le peuple de gauche : «  La Pantomime des Bouffons »

Les Disques Bien, 2012

Référence Médiathèque : NB4212

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