19 avr

La Boîte à ooTi, chimères et esprits

Couple à la scène comme à la ville, la chanteuse ooTi et le bidouilleur John Trap s’acoquinent musicalement depuis longtemps, visiblement tous deux rongés par la nostalgie d’une enfance déjà trop lointaine. ooTi se plait à raconter des comptines inquiétantes tandis que John s’adonne au sein de nombreux projets –en groupe comme en solo- à une sorte de toy-music souterraine et mélancolique. Il parvient avec trois bouts de ficelles –une boite à rythmes, une guitare et quelques synthés- à façonner une pop étrange naviguant entre weird folk, cold wave et electronica. Aux détours de quelques scènes, ce couple bizarroïde a fait l’heureuse rencontre d’Arnaud le Gouëfflec, auteur chevronné et aventureux croisé tant dans la musique que la littérature ou la bande-dessinée. Cette fine équipe a donné naissance à la Boîte à ooTi, objet étrange, intriguant, parfois insaisissable. Après un EP remarqué en avril 2011, le trio sort un album éponyme en octobre sur le label YY, foyer des aficionados de la chanson poétique française (Xavier Plumas, Colin Chloé, etc.). Réalisé par Gilles Martin (dEUS, Tuxedomoon, Miossec…), il faut bien avouer que ce premier essai réunit toutes les caractéristiques du premier de classe.

De prime abord, le disque peine à tenir ses promesses. Les deux premiers titres sèment le doute avec leurs mélodies fades et leur interprétation un peu poussive : on se sent mal embarqué dans cette croisière où il ne se passe finalement pas grand chose. Heureusement, le groupe dévoile toute son ampleur sur « Le manteau de pluie »,  une plage mystérieuse aux sonorités electro-pop qui nous immerge tout entiers dans un univers autrement plus personnel et poétique. Quelques arpèges plus tard, la Boîte à ooTi s’offre un premier duo avec Dominique A sur « Le chevalier noir », courant d’air glacial d’un disque qui semble finalement ne pas vouloir dévoiler ses secrets au premier rendez-vous. Le géniteur de « La Fossette » honore également l’album par sa présence sur un autre titre plus léger, « Le pêcheur et son ombre ».

Dès « Chanson Minérale », on s’enfonce tête baissée dans les abîmes d’un univers déchu, en décomposition, où les figures tutélaires à l’instar du prince, du Roi ou du chevalier sont reléguées au rang de chimères. Précieusement, la Boite à ooTi cache des fantômes, des monstres légendaires,  des mystères planants. Elle les dévoile délicatement en dégageant une aura étrange qui devient obsédante au fil des écoutes. La fausse-naïveté d’ooTi, les deux titres sucrés d’ouverture nous ont  leurré : on croyait atterrir dans un disque léger, on en sort étouffé, épuisé, mal à l’aise. L’album laisse très peu de répit. Seule une touchante histoire de fantômes chinois, ultime plage du disque, nous ramène en douceur à un monde plus paisible.

Toute cette imagerie de l’enfance, des contes et des légendes est fortement liée à une dimension cinématographique qui semble située au cœur du processus créatif de La Boîte à ooTi. On sait que John Trap compose des musiques de films et voue un culte à John Williams. On pourrait facilement rapprocher l’univers de la Boite à ooTi de cinéastes comme Burton ou Lynch, mais également du Jean-Pierre Jeunet des débuts. Les frères Grimm et Lewis Carroll ne sont bien évidemment jamais bien loin dans ces comptines un peu étranges. La Boîte à ooTi réussit sur son premier disque à allier musique et cinéma, naïveté et désenchantement, enfance et âge adulte. Cette plongée radicale au cœur des contes et légendes fait de « La Boîte à ooTi » un disque exigeant mais fascinant, si l’on prend la peine de s’y attarder. Et c’est tout le mal que l’on vous souhaite !

Antoine Meersseman

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